Article

Interview P. Lafran

Article de presse extrait de l'Express Septembre 1972

1. Introduction:

Depuis 1900, Saint-Chamas n'a pas beaucoup changé. Le quartier du Pertuis, avec sa rue de la Fraternité et la place de la République, sont les mêmes. Les photos -n témoignent. Ce qui a changé, c'est la vie de ses habitants. En effet, à la " Belle Epoque ", l'existence n'était pas facile dans un bourg provençal pour un prolétariat mi-rural, mi-urbain. M .Paul Lafran qui fut pendant vingt-cinq ans instituteur à Saint-Chamas a fait revivre ceux qu'on appelait les pauvres gens. Dans les pages d'histoire qu'il a consacrées à cette commune des Bouches-du-Rhône.

 

2. La vie à St Chamas en 1900:

La maison de l'ouvrier! En général cette maison ne lui appartient pas, il en paie le loyer. La plupart de ces maisons se ressemblent. Au rez-de-chaussée, l'écurie de l'âne donne sur la rue. Poules, lapins et canards vivent avec lui dans la même pièce. Dans la journée, poules et canards vont et viennent dans la rue, picorant sur les tas de fumier pataugeant dans l'eau boueuse des ruisseaux que l'on a construits avec des galets de la Durance de chaque côté de la rue. La rue elle-même est faite avec la terre jaune de Barbette. C'est un matériau excellent qui résiste bien et forme un revêtement perméable. Cependant, comme on casse le bois dehors, les trous y sont nombreux.

Revenons à notre maison. Si la première pièce du rez-de-chaussée est pour les animaux, il y a, au fond, une seconde pièce qui sert de cellier et de débarras. Là, un "bouilidou " où l'on fait "son vin " avec le raisin de "sa vigne " : des tonneaux, des dames-jeannes, des bouteilles entassées sur des tréteaux.

Bêtes et gens sous le même toit.

Le premier étage a son entrée indépendante. C'est une porte cochère à laquelle on accède par deux ou trois marches d'escalier qui empiètent sur la rue. C'est au premier étage que la famille vit, le soir. Une cheminée sert à chauffer la pièce et à faire la cuisine. Pas de poêle, il n'est apparu que quelques années avant 1914. Une armoire en bois blanc, une table, des chaises ou des escabeaux, quelques ustensiles de cuisine, une marmite pendue à la crémaillère, c'est tout l'attirail ménager.

Au fond, l'alcôve. Des paillasses pour les enfants, un matelas sur un lit sans sommier pour les parents. On renouvelle la paille chaque année, aux aires de la place de la Santé, moyennant une quinzaine de sous. Certains préfèrent à la paille le varech que l'on retire de l'étang et que l'on vend après l'avoir lavé à l'eau de source et fait sécher au soleil.

Vers 1900, un sommier est fait par un ancien bagnard pour Mme Riquetti, qui possède une ferme au quartier du Guiès. Toute la population pauvre examine avec curiosité cet objet de luxe que personne n'a les moyens de se procurer.

Du pain à tous les repas et un costume qui fait 3 ans :

Depuis la fin du XIXE siècle, on peut s'éclairer à l'électricité, mais c'est un 4uxe. Les gens du peuple utilisent la lampe à pétrole et la veilleuse à huile. On se couche tôt l'hiver pour économiser le bois et la lumière.

L'hiver, les hommes se réunissent dans les cafés, le samedi et le dimanche ; les autres jours, dans les nombreux moulins à huile qui sont chauffés. Là, on discute jusqu'à une heure avancée de la nuit en regardant travailler les fabricants d'huile d'olive. Les familles se réunissent pour la veillée au coin du feu. Souvent, de nombreuses attractions amusent les grands et les petits : contes, chants et potins du village...

Le second étage de la maison est un grenier où l'on entasse le foin et le grain pour les pensionnaires du rez-de-chaussée. Tout cela voisine avec les provisions récoltées dans les jardins potagers : pommes de terre, légumes secs (haricots, pois chiches, fèves, lentilles). Toute l'année on travaille pour l'hiver. Les pois chiches et les lentilles sont semées en automne dans les vergers d'oliviers que l'on n'arrose plus, et récoltés à la fin du printemps, Les pois sont semés dans les jardins et consommés souvent sous forme de pois cassés. Les haricots pour l'hiver remplacent le blé que l'on moissonne au début de juillet et que l'on foule sur les places de la Santé ou au quartier des aires, en juillet et en août.

D'autres demeures ouvrières sont disposées différemment. Le premier étage est réservé aux chambres, le rez-de-chaussée comprend une cuisine donnant sur la rue et une écurie pour l'âne au fond. L'âne traverse la cuisine. Son écurie sert aussi de cellier avec son "boullidou " pour faire le vin et les tonneaux pour l'entreposer. Des cages à lapin complètent l'équipement de cette pièce. Une trappe qui traverse la chambre du premier étage permet le passage du foin du grenier à l'écurie. L'âne est un luxe que l'on peut se payer après de nombreuses années de privations et de travaux supplémentaires.

Les frais de nourriture sont réduits au minimum. Le pain est la base de l'alimentation. Bien que la plupart des maisons aient un pétrin, on achète son pain au boulanger. La soupe, les pommes de terre, les légumes secs sont au menu biquotidien. La viande est un luxe que l'on ne s'offre qu'aux grandes occasions. Le poisson figure vent au menu, car il est abondant en certaines saisons et peu coûteux. La soupe de "canadelles " (un luxe aujourd'hui) est à la portée de toutes les bourses. Avec deux sous on a de quoi régaler toute la famille. A l'automne, les "muges " abondent et ne coûtent pas cher.

L'habillement est réduit au strict minimum. Pour habiller l'enfant le dimanche, on achète un costume qui doit durer trois ans. S'il est trop long la première année, et trop court la troisième, il va bien la deuxième année, Cela n'empêchait d'ailleurs pas les enfants d'être heureux. On habillait les garçons de vêtements féminins jusqu'à l'âge de deux ou trois ans. Le bébé était "mailloté " pendant plus d'un an.

On jouait à la toupie, à la balle chevalière - la balle étant une boule de chiffons -, à saute-mouton, au jeu du charretier. Les chevaux étaient alors très nombreux et il était facile de confectionner un fouet avec un morceau de bois et un bout de ficelle.

Le jeu de "caramoulachou " mérite une mention particulière car il a complètement disparu. Chaque concurrent avait une pierre longue et plate. On plantait ces pierres côte à côte sur une même ligne. Puis chacun, d'une quinzaine de mètres, essayait avec une pierre ronde de faire tomber la pierre plantée de l'adversaire. S'il réussissait, il faisait faire trois tours à sa pierre et la plantait à l'endroit qu'elle atteignait. Le gagnant était celui qui atteignait le premier la ligne du but.

Bals, farces et mélos, le théâtre Pitalugue et le théâtre Sachimont

L'enfant allait à l'école laïque ou à celle des Frères jusqu'à l'âge de douze ans. L'école des Frères se trouvait au lieudit Saint-Georges. En 1901, elle a été supprimée grâce à l'action énergique du maire Sarnègue. Ce n'est qu'en 1902 que l'école des Sœurs a été dissoute. Les Sœurs n'ont pas abandonné la lutte. Elles ont abandonné le costume religieux et continué l'enseignement. Elles avaient quatre classes dans l'actuel presbytère. En 1905, elles cédaient leur local au curé que l'on chassait de son presbytère. Ce n'est que vers 1924 que cette école libre a cessé d'exister.

A l'âge de douze ans, l'enfant était mis en apprentissage chez un artisan, tonnelier, forgeron, maréchal-ferrant, menuisier ou charpentier. Les plus pauvres étaient manœuvres - maçons car ils étaient payés tout de suite.

L'école des Frères recrutait des élèves non seulement pour des raisons religieuses, mais surtout parce qu'on y gardait les enfants des travailleurs tant qu'il le fallait. Avec un sou, l'écolier avait une bonne assiettée de soupe à midi et les parents pouvaient travailler tout le jour.

Les jeunes filles apprenaient souvent le métier de couturière. Les plus humbles se louaient comme servantes, femmes de ménage, lavandières dans les familles bourgeoises. Ces familles prenaient souvent des fillettes de dix à douze ans et leur donnaient une formation de bonne à tout faire. Elles essayaient ensuite de se les attacher le plus longtemps possible. Les jeunes filles trouvaient là un niveau de vie bien plus intéressant que celui qu'elles avaient dans leur foyer et leur famille avait une source de revenus non négligeable.

Saint-Chamas est au bord de l'étang et la baignade, l'été, était une grande distraction. Les jeunes gens pouvaient profiter à leur guise de ce plaisir. Les jeunes filles se baignaient le matin à six heures, quand il n'y avait personne. Le dimanche, elles se promenaient par groupe mais ne dépassaient jamais la limite de l'agglomération. Les jeunes gens avaient plus de liberté. Souvent, la journée de travail terminée, ils se regroupaient par affinité et faisaient de nombreuses farces, On attachait un chat à la sonnette du curé, on frappait aux portes des grincheux, on faisait brûler du soufre à la sortie des éviers (ces sorties étaient de véritables canalisations en pierre taillée).

Il y avait, aux environs de 1910, une salle de gymnastique dans une baume du baou, la baume qui a longtemps servi d'abattoir à la boucherie Garcin (actuellement Roulan). Un soldat du 55' de ligne, Aimable, était le promoteur et l'animateur de ce mouvement. Les jeunes gens, deux ou trois fois par semaine, après le repas du soir, allaient "prendre un champereau " (petit verre d'eau-de-vie), puis gagnaient leur salle de culture physique et se livraient aux joies de la lutte romaine, lancement de poids, course de fond, c'est-à-dire parcours au pas de gymnastique Saint Chamas-Miramas aller-retour.

Parmi les distractions courantes le bal tenait la première place. On dansait presque tous les dimanches dans la salle de l'hôtel Bosio (immeuble actuel des ouvriers de Shell-Berre). Il y avait quelquefois un orchestre, mais le plus souvent on dansait au son d'une viole. Ces bals avaient lieu de 14 heures à 18 heures et de 20 heures à 22 heures, le dimanche seulement.

Avant que Bosio bâtisse son hôtel, c'est à la taverne de la Guinguette que la jeunesse dansait. C'était Bosio qui exploitait cette vieille taverne et c'est là que se fêtait la Saint-Léger, avant 1890. Les arrêtés du maire y interdisait et la circulation, et le stationnement des charrettes, à l'occasion de cette fête. On payait dix sous pour danser lorsqu'il y avait un orchestre.

Les troupes de passage étaient nombreuses. L'une d'elles, le théâtre Pitalugue, a laissé de très agréables souvenirs. Ce théâtre de plein air, installé vers 1900, place du Port, puis, quelques années plus tard, place Jean-Jaures actuelle, a joué pendant plusieurs mois de la belle saison les pièces "qui ont fait pleurer nos grand-mères " : les Deux Orphelines, la Porteuse de pain, les Mystères de Paris...

Outre ce théâtre Pitalugue, le théâtre Bachimont venait donner des représentations exclusivement consacrées à l'opérette, le dimanche en matinée, l'été seulement à l'hôtel Bosio. Mais les places coûtaient cher et il n'y avait que les privilégiés qui pouvaient applaudir la Mascotte, les Mousquetaires au couvent, Gillette de Narbonne ou les Cloches de Comeville. Le cirque Pinder s'installait presque chaque année sur la place du Port. Le jeu de boules était pratiqué régulièrement le dimanche. Il y avait même un terrain réservé pour la classe aisée. C'est celui où l'on a bâti les maisons des agents de la poudrerie, au croisement des routes de Miramas et de Grans.

La fête de Saint-Léger connaissait une ampleur exceptionnelle. Le samedi, retraite aux flambeaux, puis concours de musique entre les deux orchestres des bals rivaux, place de l'Hôtel-de-Ville, après 1906, place de la République avant. Deux bals avaient lieu du dimanche au mercredi, l'un salle Bosio, l'autre à la fonderie (laiterie Tardy). Tous les soirs, il y avait un concert, que nous appellerions de variétés, à la Guinguette. Le plus important était celui du mercredi. On y pouvait applaudir de grandes vedettes du chant.

Le dimanche, grand concours de boules. Le mardi, dans le port ou dans l'anse qui se trouve au quartier la Folie, joutes provençales. Le mercredi, deuxièmes joutes réservées aux jeunes gens de la localité. Les arènes du maire, Marius Sarnègue, construites en 1848 par Joseph Sarnègue, donnaient une grande corrida. Il y avait deux quadrilles, l'un provençal, l'autre espagnol. Les mises à mort étaient rares ; parfois, le quadrille espagnol tuait le dernier taureau. La course se terminait par un spectacle réservé aux amateurs : une vachette aux cornes éboulées faisait la joie de tous.

Pendant de nombreuses années après la Grande Guerre, ce type de courses s'est déroulé dans ces arènes. Il faut avoir assisté à ce spectacle pour se rendre compte de l'animation et de la joie qui y régnaient!

Il n'y avait pas de bœufs cocardiers, pas de razeteurs. Mais les quadrilles provençaux ont laissé un souvenir durable le chef du quadrille, le père Pouly Bayarel Clairon, dit Trompette, un Marseillais qui plantait un flot de cocardes sur la tête du taureau. Le spectacle était achevé lorsque le quadrille avait enlevé la cocarde, après tous les simulacres habituels d'une mise à mort. Un quadrille exceptionnel était celui d'Aramis : des Hollandais qui sautaient le taureau à pieds joints. Les enfants avaient leur journée de fête. Le mercredi matin : traversée du port à la nage, course aux canards et jeu du "pennon ". La course aux canards consistait à lâcher un ou plusieurs canards dans le port. Il fallait ensuite les attraper. Ce qui compliquait tout c'est qu'au moment où le nageur croyait tenir le volatile, celui-ci plongeait et lui échappait. Il fallait même souvent barrer le chenal du port pour empêcher la fuite définitive du canard au large de l'étang.

La fanfare des instituteurs

Le jeu du pennon a été pratiqué jusque vers 1930. Il a été abandonné parce qu'il n'y avait plus de joueurs. Le jeu : une longue barre ronde bien suiffée avançait d'une douzaine de mètres au-dessus de l'eau, perpendiculairement au quai. A l'extrémité étaient accrochés poulets, canards... Le joueur devait avancer pieds nus sur la barre. S'il touchait l'animal convoité, il l'avait gagné. Le suif enduisant copieusement la barre rendait l'opération délicate et de nombreuses chutes dans l'eau égayaient les spectateurs.

L'après-midi, autres jeux après la joute : un seul a disparu, le mât de cocagne. Les autres se pratiquent encore dans d'autres localités : course aux œufs, course en sac, jeu de la po le, de la marmite, course d'ânes.

Les fêtes locales amenaient de nombreux étrangers des villes voisines : Istres, Miramas, Cornillon, Grans, Barre. Deux transporteurs, Coni et Taratata, organisaient des voyages avec leurs omnibus à quinze places tirés par deux chevaux. Pourtant, nombreux étaient les jeunes qui allaient à ces fêtes à pied,

Il y avait des sociétés "culturelles ". L'une, "la Lyre républicaine ", avait été fondée par un instituteur, Laroque. Elle est ensuite devenue, après 1900, "la Philharmonique de Saint-Chamas " et son chef était un ancien chef de musique des Equipages de la Flotte, de Toulon. Groupant soixante exécutants, elle donnait des concerts l'été et participait aux défilés que l'on organisait à l'occasion des fêtes importantes.

Egalement fondé par Laroque, "l'Orphéon " a connu une certaine célébrité, surtout quand il a eu pour chef Vignoux, un autre instituteur. Il a commencé à dégénérer lorsque Chabaud l'a pris en main. Tous les anciens de l'Orphéon se souviennent avec émotion de leur sortie à Genève. Un groupe de retardataires n'a pas hésité à arrêter l'express qui devait les ramener à Marseille et qu'ils avaient manqué.

Autre association : " les Farandoleurs ", de l'œuvre laïque, dirigés par Lombard. Il existait encore une association touristique, "les Curieux de Saint-Chamas. Ils avaient leur siège au café Troump (bar Félix). Les membres versaient une cotisation hebdomadaire de vingt sous et dès qu'il y avait assez d'argent organisaient des excursions : visite de Carcassonne, de la Suisse, de Nice...

Les datti et les radis

Les partis politiques étaient organisés. Celui du maire Sarnègue, le Parti républicain (Parti radical), avait son siège au café de France, comme les francs-maçons qui en formaient l'ossature. Sarnègue était imbattable politiquement. Jaurès venait de former le Parti socialiste et les jeunes avaient adhéré d'enthousiasme à cette nouvelle formation. Ils avaient leur local au café Frédéric (l'actuelle pharmacie Dunan), mais ils étaient politiquement impuissants. Les modérés étaient représentés par les cléricaux. Ils essayaient de résister à la puissance politique anticléricale du maire, mais en vain. Ils siégeaient chez l'un des leurs qui tenait le café Flamen. Ce café est devenu le bazar Flamen, ancienne Maison de la presse.

L'originalité de cette lutte politique résidait dans le fait que le pays était divisé en deux blocs : les datti ou blancs, parti modéré et clérical, et les radis ou rouges, parti républicain, franc-maçon et anticlérical. Chacun avait ses fiefs : le bal Bosio, le jeu de boules de la Santé pour les radis; le bal de la Fonderie et le jeu de boules (ancien nom du lotissement de la poudrerie) pour les datti ou sucedatti, ou blancs.

Sarnègue, maire, ne laissait jamais passer l'occasion de les brimer. Le bal devant finir à 24 heures, celui des datti, passé les délais, voyait arriver le garde qui ne manquait pas l'occasion de verbaliser. A 23 h 50, les radis arrêtaient leur bal et formaient une énorme farandole pour aller braver les datti d'abord et ensuite éveiller tout le village. Jamais ceux ci n'auraient osé en faire autant, d'abord parce qu'ils étaient peu nombreux, ensuite parce qu'on les aurait verbalisés pour tapage nocturne. Ils payaient ainsi les siècles d'oppression religieuse de leurs ancêtres.

La lutte entre les deux partis était vive au moment des élections. David, conseiller général du canton, animait les réunions publiques de Sarnègue données dans la salle Bosio. Blanc, réactionnaire, avait bien du mal à se faire entendre. Gouin, porte-parole du jeune Parti socialiste, faisait de timides débuts dans la bataille politique. La lutte entre les datti et les radis ne dépassait pas de beaucoup la durée des élections. Dans la vie courante, les habitants de Saint-Chamas ont toujours fait bon ménage.

Paul Lafran "Les gens se retrouvent dans ce que j'écris. C'est leur histoire à eux." 9

L'Express - Méditerranée : Pourquoi avoir réalisé une histoire de Saint-Chamas ?

Paul Lafran : Il n'y en avait pas. Comme j'ai toujours aimé l'histoire, j'ai eu envie de l'écrire.

P.Lafran - Du moment qu'on parle de Saint-Chamas, les gens sont contents. Quinze jours après la parution du premier tome, une trentaine d'exemplaires étaient déjà vendus. Les gens se retrouvent dans ce que j'écris. C'est leur histoire à eux.

L'Express-Méd. - Est-ce que cela ne pose pas de problème à l'historien ?

P.Lafran : Si. Sa tâche s'en trouve compliquée. D'un côté, il faut faire oeuvre d'érudition. D'un autre côté, il faut écrire un livre qui puisse être lu par tous. Chacun me presse de parler des siens. Mais il n'est pas toujours possible de tout dire quand on est du village.

L'Express-Méd. : Par exemple ?

P.Lafran : Tel ou tel ne serait-il pas mortifié d'apprendre que ses aïeux ont été condamnés pour désertion sous le premier Empire !

L'Express-Méd : Peut-on se fier à la tradition orale

P.Lafran : Il faut être prudent. Un de mes amis avait entendu dire, dans son jeune temps, que le 1 5 août 1884, lors de la fête de l'Assomption, tous les habitants qui étaient sortis de l'église étaient morts du choléra. Son grand-père se serait dévoué pour leur assurer une sépulture. Or, si on consulte les avis de décès, on s'aperçoit que, le 15 août 1884, aucun cas n'a été enregistré. Il faut donc toujours confronter les dires avec les actes officiels. Eux ne peuvent pas tromper.

L'Express-Méd : Un petit pays peut-il avoir une histoire?

P.Lafran : Aujourd'hui, des pays comme Saint-Chamas n'ont plus d'histoire. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. Saint-Chamas a été un port de transit important au Moyen Age, Avant la Révolution française c'était encore le premier producteur d'huile d'olive fine des Bouches-du-Rhône. On se ravitaillait ici en huile pour alimenter les fanaux des bateaux de la Révolution.

L'Express-Méd : Une histoire économique, sans doute politique également ?

P.Lafran : Les révolutions de 1789, de 1852, et les querelles religieuses seront profondément ressenties dans la commune. Sur cent cinquante opposants à Napoléon 111 en 1852, dans le département des Bouches-du-Rhône, près du tiers venait de Saint-Chamas. Le pays a toujours été rouge.

L'Express-Méd : Quels sont les principaux événements qui ont marqué la période précédant la guerre de 14 ?

P.Lafran : Les luttes religieuses d'abord, qui alimenteront les rivalités Politiques des rouges et des blancs - les "radi " et les "datti ". Les rouges, c'étaient les ouvriers qui travaillaient à la terre ou à la poudrerie. Le parti blanc rassemblait les bourgeois : les chefs de la poudrerie, les propriétaires terriens, notaires, pharmaciens, etc.

Le XIXe siècle a également été marqué à Saint-Chamas par la croissance de la poudrerie, On est, passé d'une fabrication de quelques wagons de poudre par an à une production qui se plaçait parmi les premières de France. Mon père était poudrier.

Pendant toute cette période, les gens vivaient dans une misère endémique. Une maladie pouvait se solder par la ruine d'une famille. Ce n'est qu'à partir de 1900 que l'on a assisté à une élévation du niveau de vie.

L'Express-Méd : Et aujourd'hui, Saint-Chamas qu'est-ce que c'est ?

P.Lafran : Depuis 1939, la poudrerie a décliné. Elle va fermer bientôt. L'artisanat, très vivace jusque vers 1936, a disparu. Saint-Chamas n'a plus d'économie. Mais le village a gardé sa physionomie. Au hasard des rues, on découvre une façade du XVIle siècle, une porte baroque... La vie a changé mais les choses sont restées en place. Même les très anciens habitats troglodytes dans la colline.

L'Express-Méd. : Ces grottes sont-elles habitées depuis longtemps ?

P.Lafran : Depuis le XVIIe siècle. C'est l'archevêque d'Arles, seigneur de Saint-Chamas, qui a abandonné ses droits de propriétaire à la municipalité et permis aux habitants de creuser des grottes dans la colline. Aujourd'hui, une centaine de personnes continuent à les habiter et ne veulent pas en partir. Il y fait chaud en hiver et frais en été...

L'Express-Méd : Sur quels documents vous êtes-vous appuyé pour rédiger vos livres et comment avez-vous procédé ?

P.Lafran - J'ai eu accès aux archives municipales et départementales : délibérations des conseils municipaux, comptes rendus des tribunaux, des hôpitaux, archives notariales, etc. Puis je les ai ordonnées en fonction de l'histoire nationale et départementale. Pour chacun de mes livreî, j'ai travaillé environ une heure par jour pendant trois ans.

L'Express-Méd : Et maintenant ?

P.Lafran : Je prépare un ouvrage sur folklore provençal. La loi ne me permet pas d'utiliser les archives des cinquante dernières années. Il n'est donc pas possible d'ajouter un troisième tome à l'histoire de Saint-Chamas.